Le bébé est-il bien une personne ?

Publié le par Toutes en une

Le bébé est-il bien une personne ?

Regards sur la philosophie Piklérienne

Limoges, le 4 octobre 2014

Journée d’étude organisée par Loczy France et la Fneje Limoges et animée par

Bernard MARTINO, cinéaste et Véronique SZTARK, psychologue.

 

Bernard Martino commence cette journée en racontant son parcours de cinéaste dans le dédale de la petite enfance.

Il réalise son 1er film sur la petite enfance, « Un autre regard sur la folie », à l’école orthogénique de Bruno Bettelheim à Chicago. Il est le premier cinéaste à entrer dans cette école. Bruno Bettelheim était POUR ce film, l’équipe CONTRE. Bernard Martino n’avait aucune expérience de la maladie mentale et n’avait jamais filmé d’enfants. B. Bettelheim lui a simplement dit « je ne vais pas vous dire ce qu’ont ces enfants-là, faites ce que vous sentez. Vous allez certainement faire des erreurs. Ce n’est pas grave. On est une équipe, on reprendra. » Cela voulait dire, prenez la responsabilité de faire ce que vous sentez mais sentez ce que vous faites. B. Bettelheim leur offrait  la liberté ET la responsabilité. Ce premier film fut fondateur pour la suite de son travail. B. Martino, à l’aube d’un nouveau film, ne se laisse pas influencer : «  ne me dites pas ce que je vais voir et ce que je dois en penser ».

1983, B. Martino réalise « Le bébé est une personne », Loczy apparaît pour la première fois dans un film.

15 ans plus tard, en 1995/96, il sort  « Loczy, une maison pour grandir », un film cette fois entièrement dédié à Loczy.

Entre 2009 et 2012, suite au risque de fermeture du lieu, B. Martino réalise un deuxième opus « Loczy, une école de civilisation ».  Le but de ce deuxième volet étant de témoigner du fait que si des étrangers s’intéressent à cette expérience hongroise c’est qu’elle a un intérêt universel. Il était aussi important pour lui de laisser une trace de ce qu’il s’y passe réellement (en cas de fermeture) dans la mesure où seules des vidéos faites par les professionnels de Loczy, de moments précis comme le repas, un change… existaient alors.

 « Le bébé est personne » a fait un buzz dans les années 80. A l’époque personne n’avait en tête que le bébé EST une personne. Le bébé était alors considéré comme un tube digestif, ni dans la compréhension, ni dans  la relation.

« Le bébé est une personne », c’est trois films d’une heure chacun qui donnent la parole à des spécialistes qui disent que :

  • Le bébé est une personne.

  • Qu’il a une conscience très tôt.

  • Qu’il a une appétence relationnelle d’emblée.

  • Le bébé est un communiquant.

  • Qu’il existe une personne fondamentale pour lui, avant et après la naissance, sa mère.

  • Tout cela implique donc qu’un professionnel ne peut pas faire n’importe quoi avec le bébé ET ses parents.

Bernard Martino se place en tant qu’usager de la santé (pas en tant que professionnel petite enfance) pour qu’il y ait une circulation entre usagers et professionnels, que l’un aide l’autre et que cela mette en lumière les besoins de chacun. Il dit : « On a mis sous les yeux des gens les soins comme ils sont en droit d’en attendre » ! Ce film a nécessité 10 mois d’enquête. Tous les spécialistes rencontrés étaient d’accord sur le fait que le bébé est une personne.

[Il donne ce jour (le film regorge d’autres exemples) celui de Maurice Titran, « Prodigieux d’intelligence et d’humanité », qui lors de ses visites aux nouveaux nés constatait que l’accordage mère/enfant n’était  pas si simple. Il disait travailler à engager quelque chose de l’ordre de la relation avec la mère pour l’aider à rencontrer son bébé, cet étranger… Il repérait des situations en direct qui auraient pu donner du mal être. Lors d’un extrait du film « Le bébé est une personne » M. Titran dit : « Dolto a dit que tout bébé qui naît doit être adopté par son parent ». Il interpelle les professionnels pour mettre les bébés au centre de leur pratique, pour être prévenant avec le bébé ET le parent. Dans le film, on peut d’ailleurs le voir, lors d’une visite en maternité, s’adresser au bébé ET à la maman « ça a été difficile, vous avez été courageuse ». Il s’appuie sur ce que dit la mère. Il ne reste pas plus longtemps qu’un autre médecin mais il fait autre chose !]

Une question s’est alors posée : est ce qu’il existe un endroit au monde où le bébé est considéré comme tel ?

C’est grâce à Myriam David et Geneviève Appell et à leur témoignage sous forme de livre  « Loczy où le maternage insolite » qu’il prend connaissance de l’existence d’une pouponnière exceptionnelle, en Hongrie. A l’est, de l’autre côté du rideau de fer, il existe un endroit où les adultes sont bientraitants et considère le bébé comme une personne. C’est d’autant plus novateur que le contexte politique du pays est lourd (les chars russes  sont dans les rues). Il décide alors d’y aller avec comme question de départ : Comment les adultes peuvent s’affranchir de toute la pesanteur politique, sociale, organisationnelle, administrative, institutionnelle... pour assurer un soin quasi parfait à ces bébés ?

A contrario, il exprime qu’ « il y a plein de situations où je vois qu’on perd le nord ». Pour lui le Nord, c’est la direction à suivre. Il donne comme exemple une situation qui se déroule dans un hôpital, en pédopsychiatrie, avec des enfants de 8/9 ans. Il rapporte les paroles et actes d’un adulte envers un enfant en difficulté : « tu gênes le groupe ». L’enfant est isolé du groupe parce qu’il dérange. Il assimile cela à une punition, à du dressage. Cela veut dire que le groupe est plus important que l’enfant lui-même. Or c’est l’enfant qui est le plus important ! Il est exclu du groupe alors que le but est justement de l’inclure !

Il dit qu’à Loczy, ils auraient dit autre chose : « le groupe te gène, on le comprend, on va trouver quelque chose pour faire en sorte que le groupe ne te gène plus. » Pour lui, c’est ça qui est humain ! C’est ça le Nord ! L’enfant peut avoir besoin d’être protégé des autres et non coupé des autres. A Loczy, il y a des lits qui servent de parc dans la salle de vie pour justement pouvoir protéger un enfant pour qui le groupe est difficilement supportable. 

Toutefois, il y a des bornes mises aux comportements des enfants : un enfant ne peut pas faire mal. Ce qui est banni du côté des adultes, c’est le jugement : « tu es méchant ». La punition n’existe pas. Un geste brutal envers un enfant, lui arracher un objet des mains… c’est quelque chose qu’ils ne peuvent même pas imaginer, dit-il. On pose souvent trop de règles, trop tôt sans se demander : « est ce que cet enfant, à ce moment-là, est en capacité de respecter la règle ? » précise Véronique Sztark.  Attention toutefois à ne pas se méprendre ! Il n’y a pas de laxisme à Loczy, il y a des règles et des limites mais jamais de rapport de force. Les nurses n’ont pas peur des enfants, ni de leurs emportements violents parce qu’elles savent qu’elles font tout pour ces enfants et ne sont donc pas sur la défensive.

Parfois, sous couvert d’activité, on leur propose des choses extrêmement contraignantes. Loczy est une école de la résistance à la stimulation et refuse de la notion d’animation. Une personne n’est pas un automate que l’on doit faire fonctionner. Judith Falk dit : « qu’est ce qui est stimulant pour un enfant ? La vie ! » L’adulte n’a pas besoin de stimuler l’enfant, il doit y être attentif. Il faut désapprendre beaucoup de choses pour bien accueillir les enfants, notamment oublier le dressage comme outil éducatif ! Loczy propose une approche consciente, réfléchie et scientifique de la relation. A nous de comprendre ce qui se passe pour l’enfant plutôt que de lui faire comprendre à lui les règles… Accueillir ce qui vient de lui et ensuite se demander comment lui transmettre les règles. Bernard Martino rajoute : « On parle d’élever les enfants or dans de nombreuses situations, on les abaisse ! ». A Loczy, on parle de relation affectueuse consciente. La nurse s’occupe d’un enfant, pas des enfants, de Jean par exemple, elle les connaît chacun individuellement. Les enfants vivent de vraies relation avec les nurses ce qui leur permet d’avoir la capacité à nouer des relations plus tard. Le but de l’accompagnement est justement de faire en sorte que le bébé fasse les choses par lui-même. L’adulte créé les conditions matérielles, met un certain type de jouets à disposition et l’enfant dispose, s’essaie, expérimente, recommence… et réussi par lui-même.

Emmi Pickler disait : « Intervenez moins, observez plus ».

L’observation est un moyen d’apprendre sur ce bébé-là. C’est ce qu’elle apprenait aux parents en tant que pédiatre. Puis aux nurses, vers fin de la guerre, au sein de la pouponnière, « laboratoire » où n’interviennent pas les affects, où l’on peut s’appuyer sur une démarche consciente et réfléchie pour aider ce bébé-là à se développer. La pouponnière fut donc l’occasion pour Emmi Pickler de mettre en action, grandeur nature, les principes qu’elle transmettait auparavant dans les familles. Comme par exemple, le tour de rôle : chaque bébé à son temps de soin à lui, il n’y a que lui qui compte à ce moment-là, même si les autres pleurent. Car si pendant ce temps, la nurse s’occupe en conscience de ce bébé-là, il sera tellement nourrit et remplit qu’il aura beaucoup de choses à penser, faire… pendant le tour du suivant. Il aura du travail à faire sur lui-même et donc libèrera du temps à la nurse pour un autre bébé. Le tour de rôle est un repère. Si c’est pareil tous les jours, le bébé peut anticiper car il est sûr qu’il va avoir son temps à lui. Ce qui se passe à Loczy est comme une chorégraphie. Tout est écrit. Comme il n’y aurait pas une danseuse qui se permettrait de faire un pas différent, le bébé s’inscrit lui aussi dans cette chorégraphie et ne fait pas des demandes impossibles. La nurse connaît le bébé et le bébé connaît la nurse. Chacun sait ce qu’il va se passer et comment ça va se passer. Le bébé est respecté, le sent et trouve sa place dans le monde. Donner un biberon qu’est-ce que c’est ? C’est combler la faim mais pas que, le bébé se nourrit aussi de la relation. Il vaut mieux le faire patienter et qu’il ait son temps à lui ensuite. Le tour de rôle n’est pas une recette mais va donner des repères à l’enfant et à l’adulte ! Si on s’est organisé pour répondre à ses besoins, on peut supporter que le bébé pleure un peu. Loczy est un endroit prévenant et respectueux des enfants. Un bébé qui pleure à Loczy parce qu’il a faim est différent d’un bébé qui pleure ailleurs. C’est différent aussi de dire « je vais faire les changes » et « c’est ton moment à toi », « c’est le moment d’être ensemble ». Si ce n’est pas organisé en collectivité, on n’est pas sûr de garantir à chacun le temps d’être ensemble. Bernard Golse dit « ce qui se passe à Loczy, c’est un allaitement relationnel », au-delà du lait, il y a une transmission de valeurs. Loczy, c’est être très présent mais différemment. La qualité de l’activité libre des enfants en est d’ailleurs le meilleur indicateur de réussite/qualité des soins qui leurs sont procurés.

Concernant la mise en place des transmissions, il existe à Loczy des transmissions écrites sur chaque bébé puis des transmissions orales entre les nurses du matin et celles de l’après-midi. Les psychopédagogues lisent aussi les transmissions des nurses, font des réunions et réfléchissent à améliorer les situations difficiles. Le bébé bénéficie donc de plusieurs enveloppent, comme les poupées gigognes. Les changements sont des décisions d’équipe basées sur les observations de chacun. Les écrits sont faits pour être lu, ils sont source de partage. Le cahier de transmission est donné aux parents, famille d’accueil ou adoptante au départ de l’enfant.

« Loczy n’est pas une recette, c’est un chemin. »

La société d’aujourd’hui réduit le temps du maternage pour faire entrer plus vite l’enfant dans les apprentissages. Plus on répond aux besoins du tout petit, plus il se construit positivement. Tout ce que l’on fait de positif pour l’enfant n’est jamais perdu, c’est autant de petits cailloux en poche à ressortir le moment voulu. Les enfants devenus adultes auraient dû avoir quelque chose en moins, or ils avaient quelque chose en plus avec le sentiment d'avoir été respecté. La pouponnière était une usine à résilience. Les adultes sortis de Loczy, d’après des études transversales sur des cohortes d’enfants, sont tous en bonne santé.

Le 15/04/2011 la pouponnière ferme après 65 ans d’existence.

Suite à sa transformation en crèche, une question s’est posée : comment conserver ce que l’on sait faire ? Le personnel essaie de continuer, avec les enfants qui, cette fois, ont leurs parents, ce qu’il faisait avec les enfants de la pouponnière et tente de ne pas accepter que les contraintes collectives prennent le pas sur les besoins individuels. Le personnel est toujours disponible pour accompagner les initiatives des enfants et commenter leurs découvertes. Stimuler serait faire quelque chose qui viendrait court-circuiter l’activité libre de l’enfant. L’enfant a un projet, les nurses ne l’interrompent pas. Ce qui est stimulant pour un enfant c’est d’être en présence d’adultes qui ne cherchent pas à le stimuler. L’humilité de l’adulte est toujours présente. On peut d’ailleurs entendre une nurse, dans le film « Loczy, une école de civilisation », dire : « Les enfants nous voient comme de partenaires ».

Ce deuxième film montre bien comment :

- le personnel continue à limiter le projectif dans la relation et développer l’empathique (ne pas projeter ses sentiments mais y mettre des sentiments).

- l’empathie ressentie par les bébés leur permet de nouer des amitiés bien réelles.

- les bébés touchent les autres bébés, avec respect et prudence, comme ils sont touchés.

- l’environnement est pensé pour procurer à l’enfant un sentiment total de sécurité.

- l’adulte vit au rythme de l’enfant, respecte le temps qu’il faut à l’enfant pour admettre la règle.

- l’adulte a confiance dans le fait que l’enfant va réussir à répondre à la demande de l’adulte, même si cela lui demande du temps et que ce n’est pas visible dans l’instant.

- une fois les soins effectués, l’enfant est laissé totalement libre, sous le regard attentif et conscient de l’adulte.

- l’adulte accueille respectueusement les sentiments de l’enfant, avec gentillesse bienveillance.

- les adultes sont sereins, calmes, prennent le temps de répondre, de laisser l’enfant faire à son rythme.

- l’adulte prend son temps lui aussi et procure des soins à l’enfant avec des gestes doux et lents, sans énervements.

- l’adulte ne va interrompre l’activité libre de l’enfant que s’il y a danger.

- l’enfant est considéré comme l’égale à l’adulte.

Cet environnement fiable de la pouponnière qui a permis aux enfants privés de leurs parents de devenir des adultes résilients et en bonne santé est toujours d’actualité. Tout ça ne s’est pas achevé avec la fermeture de la pouponnière, tout a continué avec la crèche.

 

 

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